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Musique et IA : que restera-t-il aux artistes ? Avec Céline Magnano

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IARenaud Varoqueaux29 octobre 2026 à 15:4557:44
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INTRO

L’intelligence artificielle transforme la création et la diffusion musicales, en offrant de nouveaux outils créatifs tout en aggravant des problèmes anciens liés à la rémunération des artistes, à l’accès au marché et à l’identité professionnelle.

POINTS CLÉS

Une économie musicale fragile existait avant l’IA

Céline Maniano, auteure-compositrice-interprète française, productrice et conseillère auprès d’artistes indépendants, estime que la crise de fond n’est pas seulement technologique, mais aussi économique. Après 25 ans dans le secteur et l’ouverture d’un studio d’enregistrement en 2016, elle explique que la santé mentale des artistes a été fragilisée par des revenus instables, de faibles rémunérations du streaming et un secteur du live de plus en plus dominé par des têtes d’affiche coûteuses. Selon elle, la programmation des festivals écarte souvent les artistes émergents, car les grands noms sont devenus le principal moteur de revenus.

La répartition des droits repose encore sur des mesures dépassées

L’un des échecs les plus nets concerne, selon elle, les droits voisins versés aux interprètes. Dans un cas, un duo a touché très peu malgré une forte diffusion sur de grandes radios régionales, car les systèmes de collecte et de répartition s’appuient sur un panel d’écoute qui suit surtout les grands diffuseurs nationaux. Les radios régionales alimentent pourtant elles aussi le système financièrement, mais les diffusions qui y ont lieu peuvent largement ne pas être comptabilisées, révélant une faille que des technologies plus récentes pourraient aider à combler.

L’IA élargit l’accès à la création musicale

Maniano rejette l’idée selon laquelle les utilisateurs de l’IA ne seraient pas de “vrais” créateurs. Elle affirme que beaucoup de nouveaux venus découvrent la musique grâce à des outils comme les plateformes génératives, puis passent ensuite aux instruments, à la production et à l’apprentissage technique. En ce sens, l’IA peut servir de porte d’entrée plutôt que de remplacement, en élargissant l’accès à la création pour des personnes qui manquaient auparavant de formation ou de confiance.

Les craintes portent sur l’emploi, la légalité et la surabondance

La résistance des musiciens repose sur des inquiétudes réelles: conflits de droit d’auteur, réglementation floue, baisse des coûts de production et flot de contenus. Maniano décrit l’environnement actuel comme un univers d’“abondance”, où l’IA peut générer de grands volumes de musique à bas coût. Cela accentue la pression sur des professionnels qui peinent déjà à se démarquer et augmente le risque que certaines tâches autrefois confiées à des spécialistes rémunérés soient automatisées ou réduites.

Deux économies de la musique pourraient émerger

Maniano entrevoit une probable scission entre une musique à faible coût et à fort volume, conçue pour une écoute passive, et une musique “premium” plus intensive en travail, construite autour des interprètes, des instruments et du public du live. Elle compare cette distinction à la coexistence de Louis Vuitton et Shein dans la mode. Elle reconnaît que la frontière reste difficile à définir, surtout à mesure que les outils d’IA s’intègrent dans les logiciels de production grand public au lieu de servir uniquement à générer des morceaux complets.

Des labels et systèmes de notation commencent à apparaître

L’industrie s’oriente vers des règles de transparence sur l’usage de l’IA dans la musique, notamment via des labels apposés aux titres. Maniano évoque les premières discussions autour d’un modèle médiatique de type “Nutri-Score”, qui estimerait la part de contribution humaine et de contribution de l’IA plutôt que d’utiliser une simple étiquette binaire. Elle indique qu’il existe déjà des labels entièrement centrés sur l’IA, des labels sans IA et même un format expérimental de radio IA, la musique classique y rencontrant un succès particulier.

L’IA est déjà utilisée de manière pratique et limitée

Les artistes ne se servent pas seulement de l’IA pour générer des chansons entières. Maniano cite un artiste électronique ayant utilisé des voix ElevenLabs dans un projet par ailleurs autoproduit, ce qui crée surtout un besoin de transparence plutôt qu’un rejet de principe. Elle décrit aussi un ingénieur du son utilisant Claude pour créer des plugins sur mesure, montrant que l’IA peut soutenir des flux de travail techniques et accélérer des tâches répétitives sans remplacer entièrement le savoir-faire.

La scène live pourrait devenir un terrain d’essai majeur

Un nouveau Théâtre de l’IA à Paris explore la manière dont les artistes peuvent utiliser des visuels automatisés, des clips et des lumières liés à leur musique, que celle-ci soit ou non produite avec l’IA. Cela laisse entrevoir un rôle plus large de l’IA dans la production scénique, où l’automatisation pourrait améliorer les spectacles des petits artistes qui n’ont pas le budget pour de grandes équipes techniques.

L’adaptation comptera peut-être plus que la pureté

Maniano affirme que certains travailleurs perdent déjà leur emploi, y compris dans des domaines créatifs proches de la musique. Sa réponse est pragmatique: l’IA ne va probablement pas disparaître, donc le choix se situe souvent entre subir ce basculement ou y prendre part activement. Elle appelle à “désanctuariser” l’IA par l’éducation et l’accompagnement, en particulier pour les artistes et professionnels qui ne se sont pas encore adaptés.

Le succès dépend toujours de la singularité

Pour les jeunes artistes, Maniano estime que l’essentiel n’est pas de tout faire seul, mais de construire une identité distinctive. Elle soutient que la compétence technique, la remise en question, la réflexion stratégique et la collaboration comptent davantage que l’attachement au mythe de l’auteur-compositeur-interprète capable de tout faire. À l’ère de l’abondance des contenus, l’originalité de la personnalité et de la direction artistique peut avoir plus de valeur que la revendication d’une pureté artistique totale.

CONCLUSION

L’IA ne crée pas de toutes pièces la crise de l’industrie musicale, mais elle accélère toutes les tensions non résolues qui la traversent. La prochaine phase dépendra sans doute moins de l’acceptation de l’IA que de la redéfinition, autour d’elle, des droits, de l’étiquetage, de la rémunération et de la valeur artistique.

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