Une reprise devenue centrale pour la Fed
L’économie américaine aborde la réunion de la Réserve fédérale des 15 et 16 septembre avec une vigueur qui dépasse largement le scénario de ralentissement anticipé par de nombreux investisseurs plus tôt dans l’année. Le signal le plus cité dans les commentaires récents est l’estimation GDPNow de la Fed d’Atlanta, discutée le 14 septembre comme suivant une croissance réelle annualisée de 4,4% au troisième trimestre, en baisse par rapport à 4,7% une semaine plus tôt, mais toujours à plus du double du rythme tendanciel de long terme . Cette donnée maintient pleinement d’actualité le récit d’une croissance américaine au plus haut depuis plus de quatre ans.
Le changement de perspective est important. Il y a quelques mois, la question principale était de savoir si l’activité pouvait résister aux droits de douane, au coût élevé du crédit, à la faiblesse du logement et à la volatilité de l’énergie. Aujourd’hui, le débat est presque inversé: la croissance est-elle trop solide pour permettre à la banque centrale d’assouplir sa politique alors que l’inflation reste supérieure à l’objectif? RecessionAlert résume cette tension en soulignant que la combinaison d’une croissance au-dessus de la tendance et de prix à la production élevés renforce l’argument d’une politique monétaire durablement restrictive .
Cela ne signifie pas que l’économie ne présente aucune fragilité. Les mêmes analyses récentes décrivent un tableau contrasté, où la vigueur de la production coexiste avec un crédit cher, un marché immobilier affaibli et de nouvelles pressions liées à l’énergie . Mais le fait central demeure: les indicateurs de croissance restent élevés, les services soutiennent l’activité et les États-Unis ne se comportent pas comme une économie proche de la contraction.
Les services portent l’expansion
Le principal moteur de cette accélération se trouve dans les services. Dans son commentaire du 14 septembre, Piedmont Crescent Capital décrit l’activité américaine comme solide, en citant un indice ISM des services à 55,4 et une composante activité des entreprises à 61,7, son plus haut niveau depuis novembre 2022 . Comme les services représentent la plus grande part de la production et de l’emploi aux États-Unis, ce détail pèse davantage qu’un seul chiffre de PIB.
Ce signal explique aussi pourquoi la reprise résiste malgré des messages plus mitigés ailleurs. L’industrie manufacturière reste en expansion, mais Piedmont note que l’ISM manufacturier s’établit à 54,6 tandis que les nouvelles commandes et les carnets de commandes reculent chacun de trois points . Autrement dit, les biens ne s’effondrent pas, mais ils ne sont plus le principal accélérateur. La croissance actuelle repose davantage sur les services aux ménages et aux entreprises, ainsi que sur certaines dépenses d’investissement.
Cette composition correspond bien à l’idée d’une reprise après ralentissement. Les États-Unis sont passés d’une phase où les marchés craignaient une récession manufacturière et une perte d’élan de l’emploi à une phase où les services, la demande intérieure et l’investissement suffisent à maintenir la croissance globale à un niveau élevé. La croissance la plus rapide depuis plus de quatre ans n’est donc pas seulement une statistique spectaculaire. Elle reflète plusieurs indicateurs convergents qui montrent une économie réaccélérée et assez diversifiée pour absorber certaines faiblesses sectorielles.
Une croissance forte, mais pas sans tensions
Les données récentes montrent aussi pourquoi cette expansion est complexe. RecessionAlert indique que GDPNow a été ramené à 4,4% contre 4,7%, tandis que les demandes initiales d’allocations chômage sont restées faibles, à 206 000 pour la semaine se terminant le 5 septembre . Cette combinaison suggère une modération marginale de l’activité, mais pas un affaiblissement susceptible d’alarmer immédiatement les décideurs.
En parallèle, les zones de stress sont visibles. RecessionAlert souligne un marché immobilier plus fragile, avec des ventes de logements existants à leur plus bas niveau depuis 14 mois et des taux hypothécaires à leur plus haut niveau depuis 15 mois . Ce point est essentiel, car le logement est l’un des secteurs les plus sensibles aux taux d’intérêt. Sa faiblesse montre que le durcissement des conditions financières pèse déjà sur certaines parties de l’économie.
L’image est donc celle d’une économie à deux vitesses. Une partie reste très dynamique, notamment les services et certains pans de l’investissement. Une autre partie est nettement contrainte par les taux élevés. C’est pourquoi les investisseurs hésitent à interpréter la croissance comme un signal uniquement positif. Une activité rapide soutient les bénéfices, l’emploi et les recettes fiscales. Mais si elle s’accompagne de prix persistants et de rendements obligataires en hausse, elle peut aussi obliger la banque centrale à rester ferme.
L’ombre persistante de l’inflation
L’inflation est la raison principale pour laquelle le récit de croissance devient plus délicat. Piedmont indique que les prix payés augmentent plus vite que les prix reçus, en citant des indices de prix ISM à 71,1 dans l’industrie manufacturière et à 72,6 dans les services . Cela signifie que les entreprises continuent d’absorber ou de répercuter des coûts élevés, ce qui complique une lecture simplement optimiste de la conjoncture.
RecessionAlert note également que les prix à la production et le choc pétrolier poussent le rendement du Treasury à dix ans vers 5%, tout en renforçant les anticipations d’une hausse de taux avant la réunion de septembre . Le problème n’est donc pas une faiblesse de la croissance. Le problème est que la croissance peut être assez forte pour maintenir les tensions inflationnistes.
Les services sont particulièrement déterminants. L’inflation des services est souvent plus tenace que celle des biens, car elle dépend davantage des salaires, des loyers et des coûts récurrents des entreprises. Si le secteur même qui porte l’expansion américaine affiche aussi des prix payés élevés, la Fed a moins de raisons de considérer que le combat contre l’inflation est gagné. Une forte demande de services peut soutenir l’emploi et les bénéfices, mais elle peut aussi rendre la désinflation plus lente.
L’investissement, l’IA et le paradoxe des importations
Un autre pilier de l’expansion est l’investissement, notamment dans la technologie, l’intelligence artificielle et les infrastructures. Piedmont explique que l’élargissement du déficit commercial de juillet tient en partie à une hausse de 14,4 milliards de dollars des importations de biens d’équipement, principalement des ordinateurs et accessoires, ce qui correspond à un effet lié au cycle d’investissement dans l’IA . Cette précision est importante.
Dans les comptes nationaux, une hausse des importations réduit mécaniquement la contribution du commerce extérieur au PIB. Mais lorsque ces importations portent sur des équipements, des semi-conducteurs ou des infrastructures numériques, elles peuvent indiquer une forte demande d’investissement intérieure plutôt qu’une faiblesse de la demande américaine. Le déficit commercial peut donc peser sur l’arithmétique du PIB tout en signalant un cycle d’investissement privé puissant.
Yardeni Research conserve dans son briefing du 14 septembre une vision constructive à moyen terme, en expliquant que son scénario des “Roaring 2020s” repose toujours sur un boom de productivité capable de renforcer la croissance tout en contenant l’inflation . Yardeni précise toutefois avoir réduit la probabilité subjective de ce scénario de 80% à 70%, en raison de risques géopolitiques et financiers plus préoccupants . C’est sans doute la lecture la plus équilibrée de la situation: le moteur de croissance existe, mais la liste des risques s’allonge.
Pourquoi les marchés restent prudents
En temps normal, une croissance très supérieure à la tendance serait clairement favorable aux actions et aux entreprises. Aujourd’hui, la réaction est plus nuancée, car l’origine de la hausse des rendements obligataires compte autant que le niveau des rendements. Si les taux montent parce que l’économie est plus forte, les marchés peuvent souvent l’absorber. S’ils montent parce que l’inflation repart ou parce que les investisseurs demandent une prime de risque plus élevée, les valorisations deviennent plus vulnérables.
Cette tension apparaît dans les trois analyses récentes. RecessionAlert estime que la croissance au-dessus de la tendance et les prix à la production soutiennent le scénario de taux plus élevés plus longtemps . Piedmont considère qu’une économie soutenue par GDPNow et par un ISM des services robuste ne réclame pas de soulagement monétaire immédiat . Yardeni reste favorable au scénario d’expansion, mais souligne que les risques sont devenus plus sérieux .
Les marchés traitent donc cette croissance record comme une réussite, mais aussi comme un défi. Elle confirme que les États-Unis ont surmonté les ralentissements précédents avec une force notable. Mais elle rend les prochaines données d’inflation encore plus décisives. Si les prix ralentissent alors que la croissance reste ferme, l’économie américaine pourrait réaliser une forme rare d’atterrissage en douceur. Si les tensions de prix persistent, la vigueur même de l’activité justifiera une politique plus restrictive.
L’essentiel
L’état actuel du dossier est clair: l’économie américaine continue de croître à un rythme exceptionnel au regard des dernières années. Un GDPNow autour de 4,4%, des demandes de chômage faibles, des services dynamiques et des investissements soutenus confirment que la reprise ne s’est pas contentée de survivre; elle s’est accélérée . La croissance la plus rapide depuis plus de quatre ans n’est plus seulement un titre optimiste. Elle est devenue la variable centrale pour la Fed, les rendements obligataires et les anticipations de marché.
Mais cette expansion n’est pas gratuite. Le logement est fragile, l’énergie ravive les craintes d’inflation et les indicateurs de prix restent élevés dans l’industrie comme dans les services . La suite dépendra de la capacité de la productivité et de l’investissement à soutenir la production sans relancer l’inflation. Si cette équation tient, les États-Unis auront transformé un rebond post-ralentissement en expansion durable. Si elle échoue, la croissance la plus rapide depuis des années pourrait devenir précisément la raison pour laquelle les taux restent élevés plus longtemps.
