Un modèle qui change la lecture de SpaceX
La discussion actuelle autour de SpaceX vient de franchir un seuil. Jusqu’ici, les investisseurs débattaient surtout de la cadence de lancement, de la rentabilité de Starlink, des vols Starship et du statut de SpaceX comme champion industriel américain. Le modèle publié par Shaun Maguire, partenaire chez Sequoia et actionnaire important de SpaceX, propose une lecture beaucoup plus large: SpaceX pourrait devenir d’ici 2028 une plateforme majeure d’infrastructure pour l’intelligence artificielle .
Les chiffres qui circulent sont spectaculaires. Le modèle prévoit environ 51,5 milliards de dollars de revenus en 2026, 273,8 milliards en 2027 et 731,1 milliards en 2028 . Rapporté à la base de revenus anticipée pour 2025, ce scénario représente une multiplication d’environ 39 fois. Dans la plupart des dossiers, une telle trajectoire serait présentée comme une hypothèse très optimiste. Maguire, lui, la décrit comme une prévision construite de bas en haut, avec de larges marges d’erreur, mais située autour de son scénario médian ou, selon ses échanges ultérieurs, dans une fourchette de 25e à 50e percentile tenant compte de risques politiques, industriels et d’approvisionnement .
La réaction d’Elon Musk a donné une portée beaucoup plus large à cette thèse. En réponse au post de Maguire, Musk a simplement écrit: « I think we can do better » . La phrase est courte, mais elle est lourde de conséquences. Elle ne constitue pas une guidance financière officielle, mais elle indique que Musk ne rejette pas l’ordre de grandeur d’un modèle qui projette déjà SpaceX dans une catégorie économique totalement différente.
Le vrai moteur: le calcul pour l’IA
Le point central du modèle n’est pas le lancement spatial traditionnel. Selon les synthèses du modèle, la plus grande partie de la croissance viendrait de la catégorie « Space Infrastructure », qui regroupe notamment Grok, Cursor, d’autres revenus liés à l’IA, le calcul terrestre, le calcul orbital et une ligne Terafab . Dans cette catégorie, le calcul terrestre serait le principal accélérateur: il passerait d’environ 19,6 milliards de dollars en 2026 à près de 569 milliards en 2028, avec une capacité qui atteindrait 21 gigawatts et une hypothèse d’environ 40 milliards de dollars de revenus annuels par gigawatt .
C’est là que l’histoire devient radicalement différente. Maguire ne dit pas seulement que Starlink va continuer à croître ou que Starship va rendre les lancements moins chers. Il affirme que SpaceX peut devenir l’un des constructeurs physiques les plus efficaces de l’économie de l’IA, dans un monde où la puissance électrique, les terrains, les chaînes logistiques, le réseau et la vitesse de déploiement deviennent des avantages compétitifs majeurs .
Dans son raisonnement, les centres de données à l’échelle du gigawatt ne ressemblent pas aux centres de données classiques des décennies précédentes. Ils sont beaucoup plus complexes, plus capitalistiques et plus dépendants d’une exécution industrielle extrême . C’est précisément le type de terrain où les partisans de SpaceX pensent que l’entreprise dispose d’un avantage: culture d’ingénierie, verticalisation, obsession de la vitesse et capacité à résoudre des problèmes physiques sous pression.
Starlink reste important, mais n’est plus seul au centre
Le modèle ne marginalise pas Starlink. Au contraire, il lui donne encore un rôle majeur. Selon Dealroom, la combinaison Starlink et direct-to-cell passerait de 19,1 milliards de dollars en 2026 à 88,5 milliards en 2028, tandis que les revenus spatiaux plus classiques passeraient de 5,2 milliards à 17,3 milliards . Ces montants sont considérables, mais ils ne suffisent pas à expliquer les 731,1 milliards de dollars attendus pour 2028.
C’est pourquoi le débat bascule vers le calcul. Si les hypothèses de Maguire sur les gigawatts et les revenus par gigawatt se rapprochent de la réalité, SpaceX ne serait plus évaluée seulement face à d’autres acteurs spatiaux. Elle serait comparée aux hyperscalers, aux fournisseurs de cloud, aux fabricants d’infrastructures énergétiques et aux plateformes d’IA.
Cette recomposition est aussi ce qui rend le modèle difficile à analyser. SpaceX mélangerait plusieurs marchés: lancement, connectivité, télécommunications directes aux téléphones, capacité de calcul, logiciels IA et, à terme, infrastructure orbitale. Dans un cadre financier classique, ces segments seraient séparés. Dans la vision de Maguire, ils se renforcent mutuellement .
Le pari encore plus grand de Musk: le calcul orbital
Après le premier échange, Musk a ajouté une idée encore plus ambitieuse: le calcul terrestre serait, selon lui, « peanuts » par rapport au calcul orbital. Il a aussi avancé que le calcul orbital déployé chaque mois pourrait dépasser le calcul terrestre vers la fin de 2028, puis le dépasser très largement en 2029 . Cette remarque transforme le modèle. Elle suggère que le scénario de 2028 n’est peut-être qu’une étape intermédiaire avant une architecture où SpaceX utiliserait l’espace non seulement pour communiquer, mais aussi pour fournir de la capacité informatique.
Dans cette logique, Starship devient l’élément pivot. Maguire décrit Starship comme un avantage défensif majeur et insiste sur la difficulté de reproduire rapidement une telle chaîne industrielle . Si Starship atteint une cadence élevée et abaisse fortement les coûts de mise en orbite, il peut soutenir davantage de satellites, accélérer le direct-to-cell et ouvrir la voie à des usages de calcul orbital. Si cette cadence ne se matérialise pas, une grande partie du modèle devient beaucoup plus fragile.
La question n’est donc pas seulement de savoir si Starship vole. Elle est de savoir s’il peut devenir une machine logistique régulière, fiable, bon marché et massivement répétable. C’est cette différence qui sépare une prouesse technique d’un modèle économique capable de soutenir des centaines de milliards de dollars de revenus.
Une croissance qui coûterait extrêmement cher
Le modèle de Maguire suppose un investissement massif. D’après la synthèse de Dealroom, les dépenses d’investissement passeraient de 88 milliards de dollars en 2026 à 290 milliards en 2027, puis à 369 milliards en 2028 . Le modèle indiquerait également une consommation de trésorerie de 77,8 milliards cette année et de 122,6 milliards l’an prochain, avant un passage en flux de trésorerie positif de 114,9 milliards en 2028, avec un résultat opérationnel de 483,9 milliards cette même année .
Ces chiffres expliquent pourquoi le scénario divise. Les optimistes y voient la traduction financière de l’avantage industriel de SpaceX. Les sceptiques y verront une accumulation de risques: disponibilité de l’énergie, autorisations, délais de construction, approvisionnement en puces, concentration des clients IA, pression sur les prix du calcul et possibilité que la demande réelle soit moins durable que prévu.
Maguire répond en partie à cette objection avec une logique de producteur à bas coût. Selon lui, si les revenus par gigawatt baissent, les coûts d’investissement par gigawatt devraient aussi baisser de façon liée, ce qui favoriserait l’acteur capable de construire le moins cher et le plus vite . C’est une analogie avec les marchés de matières premières: lorsque les prix chutent, les producteurs coûteux souffrent d’abord, tandis que le producteur le plus efficace peut consolider sa position. L’argument est cohérent, mais il dépend d’une condition essentielle: SpaceX doit réellement être le constructeur le plus rapide et le plus efficient de cette nouvelle infrastructure.
Le test décisif: 2027
Le scénario 2028 se jouera probablement dès 2027. C’est l’année où le modèle fait bondir les revenus de 51,5 milliards à 273,8 milliards de dollars . Pour que cette marche soit crédible, SpaceX devra démontrer une montée en capacité de calcul, une cadence Starship beaucoup plus élevée, des clients IA prêts à signer ou renouveler des contrats massifs, et une capacité de financement exceptionnelle.
La phrase de Musk ne supprime aucun de ces risques. Elle les rend simplement plus visibles. « I think we can do better » transforme un modèle d’investisseur en défi public . Si SpaceX rate les jalons industriels, l’épisode restera comme un exemple d’enthousiasme excessif autour de l’IA. Si l’entreprise les atteint, la hausse x39 ne sera peut-être pas seulement une projection audacieuse: elle pourrait signaler la naissance d’un nouvel acteur d’infrastructure, à la frontière de l’espace, du cloud et de l’intelligence artificielle.


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